Polemique de 1860 Sur l’identite Arménienne et la Nature du Régime Ottoman

Les Arméniens sous l’ère Ottomane ont acquis à partir de l’époque du Sultan Mehmet II le droit d’ouvrir leur propres écoles avec le choix de leur propre programme d’enseignement, de nommer et de délivrer des diplômes. Leur vie religieuse et sociale n’a pas connue d’ingérence durant 350 ans jusqu’à l’époque du Sultan Mahmoud II. Pour cette raison les Arméniens de la Turquie se sont constitués en tant que communauté libre et en même temps multiculturelle comparés à ceux de la Russie. Possédant énormément de privilèges, au XVIIème siècle ils ont monopolisé le commerce de soie entre l’Iran, la Turquie et l’Italie, et en outre, beaucoup ont acquis une grande richesse grâce à la banque et l’affermage. Ils étaient aussi influents au niveau étatique dans les secteurs économique et financier. A partir du début du XIXème siècle ils ont commencé à diriger l’Hôtel des Finances et à contrôler la trésorerie de l’Etat. Le vent de mouvement de transformation et de changement qu’à vécu l’Empire au début de la deuxième moitié des années 1800 rendra les Arméniens plus fort du point de vue économique et social. La conséquence de tout cela peut s’exprimer à travers les progrès occidentaux faits à Istanbul par les familles arméniennes des classes supérieures dans de nombreux domaines tels que l’économie, la société civile, la littérature, le théâtre et la presse.

Pendant de nombreuses années les Turcs et les Arméniens se sont rapprochés les uns des autres tant sur le plan social que culturel. Cette concomitance est aussi visible dans la presse et le journalisme. A partir du début XIXème siècle des experts arméniens tels que Boğos Arabyan et Canik Aramyan qui se sont investis dans l’imprimerie Ottomane ont atteint au fur et à mesure une hégémonie expansive. Cet intérêt intense s’est reflété dans les domaines de l’imprimerie, de la presse et du journalisme.

Entre les années 1840 et 1900, on compte à Istanbul plus d’une centaine de publications périodiques éditées par des Arméniens, plus de la moitié étant partiellement ou complétement imprimée en Turc avec des lettres arméniennes. Le fait qu’il n‘y ait pas d’inspection sur cette presse explique sans doute le nombre important de journaux en turc avec des lettres arméniennes et que ces derniers soient suivis par les lecteurs Turcs. En effet la polémique déclenchée entre les journaux Mecmua-i Havâdis et Ruznâme-i Cerîde-i Havâdis donne des indices à cet égard et expose certaines idées sur l’époque.

La cause de cette controverse est le titre du numéro 29 du journal Ruznâme-i Cerîde-i Havâdis tiré le 9 décembre 1860 : “Conversation entre le journaliste et certains de ses lecteurs”. La conversation mentionnée dans cet article est extrêmement importante car elle décèle la pensée du journalisme Münif Efendi et dresse un panorama de la presse à l’époque.

Le journaliste et le lecteur s’interrogent ensemble sur les raisons pour lesquelles le journal présente principalement d’articles concernant la science, pourquoi les innovations européennes sont en permanence affichées en première page, ou encore pourquoi les événements et progrès étrangers sont si peu évoqués. Cependant, la discussion glisse par la suite vers un débat plus politique.

Cette section qui constitue la dernière partie de l’article, questionne la liberté de la presse, à savoir sur l’étendue de la pression gouvernementale exercée sur les journaux. Cependant, si tel était le cas, comment les sujets mentionnés par les journaux publiés en Français, en Anglais voire en Grec ou en Arménien, auraient pu édités alors même qu’ils ne figuraient pas dans les journaux Turcs. Le journaliste apporte une déclaration assez frappante et intéressante. Selon lui, pendant longtemps seuls deux journaux Turcs ont été publiés, c’est-à-dire Takvîm-i Vekâyi et Cerîde-i Havâdis. A cause des interruptions répétées du journal Takvîm-i Vekâyi, c’est le journal Cerîde-i Havâdis qui était chargé de publier les informations concernant l’Etat, ce qui lui valut le caractère de journal officiel. De ce fait, le journal Cerîde-i Havâdis prit soin de sélectionner les informations lui parvenant. D’autre part le journal Cerîde-i Havâdis n’avait pas de posture politique à l’instar des autres journaux et considérait même licencieux le fait de divulguer des informations spéculatives que ce soit sur le peuple ou sur le gouvernement. D’ailleurs durant la même période, ce type d’information n’avait pas d’intérêt particulier. Quant aux journaux édités par les autres peuples, on peut souligner qu’ils étaient dépourvus de cette responsabilité consciencieuse. Ils se permettaient ainsi de divulguer toutes sortes d’informations sans toutefois vérifier leur véracité.

Cette dernière partie du texte est à l’origine de la controverse du journal Mecmua-i Havâvadis créé par Hovsep Vartan Paşa. Vartan Paşa a été membre du Ahkâm-ı Adliye (Conseil de Justice) et Encümen-i Dâniş. Son roman Akabi Hikâyesi, écrit en langue turque avec typographie arménienne, est le premier exemple du genre. Vartan Paşa est en même temps un ardent polémiste. C’est pour cela qu’il a senti le besoin de répondre à Münif Efendi.

Selon Münif Efendi, l’idée que le « peuple dominant » de l’Empire – les musulmans –n’accordent pas aux « peuples assujettis » – les non-musulmans – leurs droits est contraire au principe même de justice d’Etat. Pour lui, une telle injustice ne se rencontre pas au sein de l’Empire. Pour preuve, alors que les peuples non-musulmans ont réclamé pendant longtemps l’égalité des droits d’avec les sujets musulmans, ce sont dorénavant les musulmans qui réclament l’égalité des droits d’avec les sujets non-musulmans.

En vérité, Münif Efendi critique frontalement l’objection déjà formulée par le journal Mecmua-i Havâdis. Vartan Paşa, qui commence par affirmer son droit de réponse, rebondit sur la relation que Münif Efendi évoque entre le “peuple dominant” et les “peuples assujettis”. Selon lui, la relation est juste. Cependant, il considère que les sujets non-musulmans sont globalement privés de leur droit d’expression et que c’est seulement à travers leurs journaux qu’ils parviennent à manifester leurs opinions. Ainsi, selon le journal Mecmua-i Havâdis, les journaux appartenant aux citoyens s’adressent au peuple auquel ils appartiennent. Le journal Ottoman quant à lui s’adresse à toute la communauté. D’où l’étrange contradiction qui veut que la liberté d’expression (plus particulièrement, de presse) des peuples dominés soit la conséquence même de leur assujettissement.

En réponse à l’argument du journal Mecmua-i Havâdis, Münif Efendi apporte des éclaircissements sur sa dénonciation de l’absence de droits laissés aux peuples non-musulmans. Celui-ci rétorque l’argument de Vartan Paşa selon lequel “la liberté d’expression des peuples dominés est la conséquence directe de leur assujettissement.” Selon lui, cette affirmation est tout à fait étrange. Il convient que la relation en question soit extrêmement crédible, mais que celle-ci soit soulevée par une personne aussi respectée que Vartan Paşa l’est beaucoup moins à ses yeux. Pour Münif Efendi, l’absence de toute disposition d’un sujet sur l’Etat, d’un soldat sur son officier, est une situation inacceptable et qui ne rencontre pas de précédents dans les autres pays. Il clame que la liberté de pensée et d’expression, que ce soit celle du dirigeant ou du dirigé, du soldat ou de l’officier, est une exigence naturelle accordée à tout être humain. Même si il puisse arriver que privation est une situation qui est au delà de la puissance du sujet, en mettant ses pensées en évidence, l’intérêt de la société ne doit pas non plus être ignoré. Il en est ainsi car le devoir de l’homme est d’abord envers Dieu et après envers le gouvernement, puis les associations. En outre, l’égalité entre les sujets et les classes est fondamentale dans l’empire Ottoman. Les questions de discrimination n’étaient au cœur des débats, comme ce pouvaient être le cas dans les colonies Françaises (Algérie) et Anglaises (Inde). En réalité les Ottomans n’avaient point d’intention de discriminer ou de dénigrer les sujets non-Turcs, ni même de les offenser. C’est une réalité du pays soulignée par un lecteur.

A vrai dire, le journal Mecmua-i Havâdis confirme cette idée bien que la caractérisation de cette liberté comme la conséquence de l’assujettissement ait suscitée la polémique. Les déclarations faites et les preuves avancées montrent indubitablement à quel point cette question paraissait insensée et inutile.

Il est possible de dire par conséquent, que la polémique entre Mecmua-i Havâdis et Ruznâme-i Cerîde-i Havâdis constituait juste un jeu politique entre grandes puissances. La Russie et la Grande-Bretagne dont les intérêts politiques ne sont pas à l’ordre du jour, ont commencé à se pencher sur les questions de l’identité arménienne au sein de l’Empire. Dans ce contexte et face à une politique provocatrice des puissances étrangères, deux sociétés ayant vécu de façon conviviale pendant des siècles se sont retrouvées en un court laps de temps prises au piège d’une lutte sanglante.

Bibliographie

İnalcık, H. (2001), “İstanbul (Türk Devri)”, TDV İslam Ansiklopedisi, Cilt: 23, İstanbul: TDV.

Ortaylı, İ. (2007), “Tanzimat Devri Basını Üzerine Notlar”, Batılılaşma Yolunda, İstanbul

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