Le tout premier misnistre non-musulman de l’empire ottoman : Krikor Ağaton Efendi (1823-1868)

Ağaton Krikor est né en 1823 d’une famille d’agriculteurs de Hasköy, un lieu peuplé par la population Arméniennes. Il acheva son éducation élémentaire à l’école Nersesyan de Hasköy. Il fut envoyé à Paris par le biais de Amira Mıgırdiç Cezayirliyan pour accomplir ses études secondaires (Dadyan, 2011:157-265). Il entra à l’Ecole d’agriculture de Grignon sous l’égide de Agop Gırcikyan, interprète et conseiller de l’Ambassade à Paris. Venu d’une famille d’agriculteurs, Ağaton Efendi obtint son diplôme avec mention après trois années de formation en 1843. D’ailleurs, après l’obtention de son diplôme, l’Ambassadeur à Paris de l’époque, Mustafa Rachid Pacha, le présenta au Roi de France Louis Philipe comme un futur virtuose dans le domaine de l’agriculture. Afin d’augmenter ses connaissances pratiques, Ağaton Efendi parcourut d’abord de grandes fermes en France, et visita ensuite diverses fermes en Angleterre et en Belgique ainsi que des grands centres d’exploitations de la sériciculture. Il retourna en terres ottomanes en 1847. Au cours de ses études, en dehors de son intérêt pour les mathématiques et l’agriculture, Ağaton Efendi apprit le turc, l’italien et le français grâce à ses efforts personnels (Seropyan, I, 2008: 85-86).

Krikor Ağatan commença à travailler au début de l’année 1847 comme interprète auprès de l’expert américain Davis à l’école d’agriculture Ziraat Talimhânesi  nouvellement ouverte dans la ferme Ayamama. Après un certains temps, il parvint au poste d’enseignant avec le soutien de Mustafa Rachid Pacha. Au cours de son service à Talimhane, Agaton prépara un manuel sur l’agriculture en langue française afin de combler les lacunes dans ce domaine. Il avait déjà publié en 1846 un livre sur la sériciculture avec la participation de Kevork İstimaracıyan. Avec ses publications, Ağaton Efendi contribua à la vie agricole ottomane et aussi à la modernisation de la l’Ecole Talimhane. Toutefois, suite à un débat sur les insuffisances matérielles de cette école, Ağaton démissionna de ce poste en pointant du doigt l’inutilité de l’institution et en affirmant qu’elle servait surtout à assurer un salaire élevé à certains Arméniens (Ergin, 1940: 568).

Après cette expérience, Ağaton Efendi se concentra sur les études scientifiques tout en publiant des articles sur l’agriculture et le commerce dans le journal Journal de Constantinople (en langue française) et également dans plusieurs magazines et journaux en France, qui était à l’époque un modèle en agronomie. En outre, il écrivit un livre intitulé L’économie agricole en Turquie. Malheureusement, ses manuscrits finirent par être perdus avant d’être publiés (Pamukciyan, 2003: 9).

Apparaissant comme un initiateur dans plusieurs activités, Ağaton gagna la considération et le respect auprès de la communauté arménienne, ce qui lui permit de renforcer ses liens avec l’administration ottomane et de réintégrer la bureaucratie. Après cinq ans d’absence, son premier poste officiel fut celui de Membre de l’Assemblée Commerciale. En 1856, il fut élu à un poste supplémentaire rattaché à une branche du Service des Travaux Publics. Grâce à ses connaissances dans le domaine de l’agriculture, il fut envoyé par le gouvernement ottoman à la foire organisée à Turin, capitale du Royaume de Sardaigne. Tenue en mai 1858, il participa à cette foire industrielle avec les produits de différentes parties de l’Empire tels que la soie et les cocons (Akpınar, 2013:337). En raison de son service et de ses efforts durant la foire, Ağaton fut apprécié par le gouvernement de Sarde et récompensé avec la médaille Sen Morlis Lazar. En 1859, il fut élu membre correspondant de l’Académie d’Agriculture de Turin pour son travail sur la sériciculture. En 1860, il fut nommé membre du Conseil de Trésor formé sous la présidence de Mehmed Ruchdu Pacha (Ahmed Lütfi Efendi, 1989: 167). Peu de temps avant, il avait été chargé des tâches de réhabilitation et d’inspection liées à la trésorerie, auprès de ce Conseil qui avait remplacé la Commission de la Reforme Financière.

Au cours de son service au Conseil de Trésor, Ağaton Efendi prit part aux travaux de la commission de deux foires organisées. Tout d’abord, il fut chargé de la commission d’achat constituée pour la foire qui se tenait à Londres. La foire reçut un plus grand intérêt que prévu. Les produits ottomans qui s’y trouvaient avaient été exposés dans vingt cinq pavillons différents dans divers secteurs parmi lesquels se trouvaient les produits métaux et de pierre, des instruments de musique, des vêtements et des meubles. Les produits ottomans furent très remarqués, remportant 83 médailles et 44 mentions honorables à la fin de l’exposition (Satıcı, 1991: 37). Avec son expérience au sein des expositions et le succès qu’il y rencontra, Ağaton Efendi prit place dans le Comité d’organisation de la toute première exposition régionale ouverte à Istanbul. Au printemps 1863, l’exposition Sergi-i Umûmî-i Osmânî fut ouverte par le Sultan Abdulaziz sur l’esplanade Sultanahmet. Alliant qualité et bas prix, les produits exposés rencontrèrent un grand intérêt auprès du public.

En juillet 1862, Ağaton fut nommé par Fuad Pacha membre de la Commission de la Gestion de la Dette. Cette commission fut constituée sous la direction de Edhem Pacha afin de résoudre la crise monétaire du marché ottoman. Après moins d’un mois et demi de service, cette commission fut récompensée par le gouvernement ottoman pour son succès (Ahmed Lütfi Efendi, 1989: 74). Ağaton reçut en cadeau une montre en or de la Couronne britannique (Akpınar, 2013: 341).

En 1863, il a été nommé membre de la Cour des Comptes (Divân-ı Muhâsebat) formé à la suite des réformes financières de Fuad Pacha. Ce bureau avait la compétence dans la formation du budget avec la supervision des institutions dépendant du trésor et celles générant des revenus au trésor. Le bureau formulait des suggestions à différents départements sur le budget, et après évaluation le bureau les présentait aux personnes et aux autorités concernées pour approbation.

Après son service à la Finance, Ağaton fut affecté à la Direction de Télégraphe en 1864. Sa bonne connaissance de la langue française influença cette nomination. Deuxième personne après Billurzade Mehmed Efendi à avoir exécutée cette tâche pendant une longue durée, Ağaton Efendi effectua d’importants travaux. En avril 1865, il participa aux travaux du congrès du télégraphe tenu en France et permit à l’Empire ottoman suite à ses travaux de devenir membre de l’Union Télégraphique Internationale (Tanrıkut, 1984: 711). De retour de Paris, la gestion de Poste de la Ville mise en place pendant le ministère de Kadri Bey fut confiée à Yanyalı Lianos Efendi pour une durée de six ans (Yazıcı, 1991: 342). Ağaton décida de mettre fin aux écarts tarifaires en octobre 1866. Travaillant avec un grand enthousiasme, Ağaton Efendi fut affecté peu de temps après au Ministère des Postes. Même si cette affectation se fit par procuration, il devint le tout premier bureaucrate non-musulman affecté à ce poste.

En 1866, en raison de ses travaux sur l’amélioration des services télégraphiques reliant l’Autriche-Hongrie et l’Empire Ottoman, Ağaton Efendi fut médaillé Courone de Fer par l’Empereur austro-hongrois. De même, il reçut en cette même année 1866 la médaille St. Stanislav de second grade à la suite d’un traité signé avec la Russie tsariste sur la réalisation du service télégraphique. Sous le gouvernement du grand Vizir Ali Pacha, les services postaux furent réorganisés relançant la concurrence avec les sociétés postales étrangères.

En 1867, Ağaton se rendit pour la deuxième fois à Paris à l’occasion du Congrès International des Postes et Télégraphes. Certaines applications sur les services télégraphiques interétatiques étaient à l’ordre du jour. Ainsi de nouvelles modifications aux décisions passées furent de apportées. Pour ses travaux réalisés lors du Congrès, Ağaton fut médaillé de la Légion d’Honneur par Napoléon III. Après être resté un bon moment à Paris pour améliorer ses connaissances du service de télégraphie, Ağaton Efendi fut récompensé par le Sultan Abdülaziz avec 5000 kuruş. En mars 1868, il fut nommé Ministre des Travaux publics (Nafia Nezareti). Ainsi, il atteignit le sommet de sa carrière. Avec cette nomination Ağaton Efendi fut le tout premier bureaucrate non-musulman à atteindre le rang de Ministre. La nomination de Ağaton Efendi au poste de ministre était considérée par le Grand Vizir Ali Pacha comme une nécessité en termes d’intégration sociale des sujets non-musulmans mais aussi comme un message envoyé aux pays occidentaux. Ainsi, Ağaton était le symbole de cette politique ottomane. Mais pour des problèmes de santé, Ağaton Efendi ne put effectuer réellement sa tâche de ministre. Ağaton Efendi continua son séjour à Paris afin de recouvrer sa santé qui ne faisait que s’aggraver. Deux mois plus tard il succomba à sa maladie et mourut en mais 1868 (Tuğlacı, 2004: 294). Après le rapatriement de son corps à Istanbul, des services funèbres furent organisés et fut enterré dans le cimetière arménien de Hasköy.

Ağaton Efendi fit de nombreux efforts pour le développement de l’éducation et de la culture de la communauté arménienne. Il écrivit plusieurs textes dans le premier numéro du journal Hayasdan (Ermenistan) publié en Arménien, le 6 février 1850. En ce qui concerne ses travaux scientifiques, culturels et éducatifs, Ağaton Efendi était le membre fondateur de l’association Araradyan İngerutyan à Paris en 1847 (Yarman, 2010: 291-296). S’intéressant également aux activités artistiques, il lança le magazine de musique KnarHaygagan en 1862 avec la participation des musiciens Dikran Çuhacıyan et Kapriyel Yeranyan. En même temps, sous la direction de Çuhacıyan, ils réunirent les amateurs de l’art et de la musique et fondèrent l’association musicale Knar. Contribuant à tous les aspects de l’association, Ağaton Efendi était aussi sensible aux questions socio-économiques. Il présida également l’Association de Bienfaisance Arménienne créée le 27 novembre 1860 (Seropyan, 2008: 86).

Ağaton Efendi participa à la rédaction de la Constitution de la communauté Arménienne (Ermeni cemaati). Il était aussi membre de la commission formée en 1862 et contribua au règlement adopté en 1863.

Krikor Ağaton fut parmi ces bureaucrates formés lors de la partition de la société traditionnelle ottomane, de l’accélération des réformes et de l’accentuation de l’influence extérieures sur les communautés non-musulmanes. Il travailla pour que la communauté arménienne pût bénéficier des programmes de réformes, ces dernières étant étroitement liées aux communautés non-musulmanes. Ce faisant, il entra en contact avec les leaders de cette communauté tels que les bureaucrates, les commerçants et les clercs. Néanmoins, ses actions étaient toujours animées par le principe d’intégrité de l’Empire. Il contribua ainsi au changement de l’image de la communauté arménienne, à son ouverture vers l’extérieur, notamment à travers ses travaux culturels, sociaux et juridiques. Ainsi, il fut l’un des représentants de l’ottomanisme.

Bibliographie

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