La question arménienne et les missionnaires américains

Les activités des missionnaires américains dans la géographie ottomane ont débuté avec l’entrée à Izmir le 5 Janvier 1820, de deux missionnaires membres de l’organisation protestante missionnaire, nommée «American Board of Commissioners for Foreign Missions » et créée en 1810 à Masachussett-Boston. (Lybyer ,1924, s. 802; Barton, 1906, s. 747-748).

Les missionnaires américains qui se sont fixés comme premier but de protestantiser les musulmans et les juifs, n’ont pas pu concrétiser ce souhait et se sont orientés vers un autre groupe Ottoman, les chrétiens et notamment les arméniens. Dans ce processus de protestantisation, ils ont donné beaucoup d’importance aux travaux éducatifs et à l’édification d’écoles. Ces travaux éducatifs représentant la colonne vertébrale des activités de missionnaires américains en Anatolie, ont débuté avec l’ouverture de la première école en 1824 à Beyrouth. Ainsi, la base d’un système d’école allant former une toile dans le territoire ottoman est née. Les travaux effectués en Anatolie se sont intensifiés envers les arméniens dans les années 1840, d’ailleurs le nom officiel de la mission est devenu « la mission arménienne ». De ce fait, l’essence même des écoles créées durant ce processus a changé. Parallèlement aux écoles de théologies ayant pour but d’éduquer à la religion et d’élever de futurs gestionnaires de lieux de cultes, des écoles d’instituteurs, des écoles maternelles, des écoles professionnelles industrielles, des écoles spécialisées pour sourds et malentendants, des écoles d’infirmiers, de santé, de commerce et d’ingénierie ont vu le jour. A partir des années 1860, des écoles supérieures et collégiales ont été inaugurées. Arrivé aux années 1913-14, il est à noter que le système éducatif des missionnaires américains dans le territoire ottoman avait atteint un seuil phénoménal. Selon les chiffres, 23679 élèves étaient inscrits en primaire, 5190 au collège, 2621 élèves dans le second cycle, 24 élèves dans 4 écoles de théologie, et 738 étudiants en classe préparatoire, ce qui faisait un total de 32.252 élèves (Kocabaşoğlu, 2000, s. 48, 55, 58; Orvis, 1915, s. 37-38, 61).

Les secteurs d’action les plus importants des missionnaires après le système éducatif sont les activités de presse et de diffusion, notamment pour soutenir l’éducation. Dans un but de diffuser toute sorte d’information religieuse mais aussi pour répondre au besoin matériel de presse du système éducatif, les missionnaires ont créé des imprimeries en 1822 à Malte, puis à Izmir, à Beyrouth, à Istanbul et à Antep. Dans ces lieux, ont été imprimés un nombre inchiffrable de livres, de tracts, de brochures et de diffusions limitées en langue arménienne ou bien en turc avec des lettres arméniennes. Le nombre total de pages imprimées des livres et tracts en majorité en arménien jusqu’au milieu des années 1850 approchait les 121 780 000 pages. Entre les années 1833 et 1910, le nombre annuel de pages imprimées a varié de 20 à 50 millions. L’investissement financier des missionnaires américains sur les terres ottomanes du début de leurs activités jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre Mondiale, c’est-à-dire sur une période de 96 années, y compris les activités de presse, leur a coûté près de 20 millions de dollars (Kocabaşoğlu, 1988, s. 269, 271, 273, 277-283; Kocabaşoğlu, 2000, s. 38, 65-67, 111-114; Dwight, 1856, s. 318-319; Dutton, 1910/1911, s. 356; Arpee, 1936, s. 153).

 

Les missionnaires ont influencé les arméniens de l’Empire ottoman sur plusieurs niveaux. Selon l’historienne d’origine arménienne, Suzanne Elizabeth Moranian, après l’éducation intensive menée par les américains, les arméniens se sont éloignés de leur culture de vie ottomane qu’ils avaient pendant des siècles, et se sont orientée vers un mode de vie de type protestant (Moranian, 1994, s. 73-74, 84). Les activités de ces agents ont fortement lésés l’intégrité territoriale et l’organisation sociale ottomanes. Selon ces envoyés, l’éducation édifie les fondations « d’un peuple libre », étaient honorés de voir que les étudiants bulgares élevés par leurs soins ont mené l’indépendance de la Bulgarie de l’Empire Ottoman, et ont enseigné l’idée d’une telle éventualité pour les arméniens. Par les messages qu’ils ont divulgués, et les actions mises en œuvres, ils ont soutenu cette ambiance conflictuelle. Ces missionnaires se sentant comme « défenseurs de la liberté », ont poussé les arméniens à agir contre toutes gérances pouvant freiner leur liberté, y compris l’Eglise Grégorienne (Moranian, 1994, s. 79-80).

Edwind Munsell Bliss, missionnaire américain Board, a essayé d’innocenter les agents en déclarant que les missionnaires ne réveillaient pas les sentiments révolutionnaires au sein de l’Empire Ottoman, et qu’ils étaient contre ce genre d’acte de rébellion. Cependant, il a néanmoins accepté que, par leur système éducatif, ils ont été à l’origine d’une renaissance intellectuelle qui aurait poussé le peuple à s’insurger, ce qui a fragilisé la société ottomane (Bliss, 1896, s. 321; Moranian, 1994, s. 81). La force du nationalisme arménien répulsif a pris racine grâce aux arméniens de Russie et aux arméniens anatoliens éduqués en Europe, et s’est développée dans les écoles missionnaires où étaient enseignés des travaux locaux de langue et d’Histoire, adoptée par des masses d’arméniens (Moranian, 1994,  s. 82, 84-85).

Un des plus grands missionnaires protestants, Dwight, a affirmé dans les années 1820, que l’ancien arménien était devenu incompréhensible par la majorité des arméniens ayant adopté la langue turque comme langue maternelle ce qui leur fit perdre la leur. Par conséquent, il a présenté ses nombreux travaux de traductions et d’écriture, et notamment la traduction de la Bible en « arménien moderne », publiée de façon simple et mature dans un seul tome, en rappelant aux arméniens l’importance pour leur nation de conserver cette langue maternelle et le fait qu’ils comprendront sa valeur dans une cinquantaine d’années (ici, on peut voir l’effort des missionnaires américains dans le réveil du nationalisme arménien) (Dwight, 1850, s. 9; Dwight, 1856, s. 318). Il est vrai que dans toutes leurs publications religieuses ou pas, les missionnaires américains ont préféré l’arménien moderne à l’arménien classique. De ce fait, ils ont réussi à faire reconnaître l’importance de la langue arménienne aux citoyens ottomans arméniens parlant uniquement la langue turque, et ont regroupé les arméniens du territoire sous une même base de lexique. Ce qui a saboté l’idée d’Ottomanisme et de rassemblement des peuples ottomans dans un socle commun, initiée pour sauver l’Empire entrée dans un processus de dislocation au XIXème siècle (Moranian, 1994, s. 71, 86).

En positionnant les arméniens au centre de leurs activités de propagande dans le territoire ottoman, les missionnaires ont souligné et revendiqué le fait que les arméniens sont différents des turcs d’un point de vue comportemental et d’expression. Ainsi, ils ont développé et ont fait avancé le réveil arménien, le mouvement social et nationaliste. Ils ont fait grimpé la tension sous-jacente entre les turcs et les arméniens. Suite à l’éducation inculquée dans les écoles de missionnaires, les arméniens ottomans ont commencé à donné une importance et une valeur nouvelles à leur propre langue et leur Histoire, ont pris une position de mécontentement face à leur destin et ont revendiqué une supériorité vis-à-vis de leurs voisins musulmans (Moranian, 1994, s. 86-87; Earle, 1929, s 403-404).

En mettant en place des relations étroites avec les initiateurs de la politique américaine, les missionnaires ont tenté de donner forme à la politique arménienne des Etats-Unis. Avec l’évolution positive de leurs activités dans le territoire ottoman en quantité mais aussi en qualité, les missionnaires ont multiplié leurs demandes au Gouvernement américain en commençant à leur faire pression. Ils ont joué un rôle important dans le choix du personnel américain destiné à œuvrer au sein de l’Empire ottoman, en demandant l’assurance de la protection diplomatique et le suivi de près de leurs divers intérêts (Reed, 1972, s. 234). En relations commerciales parallèle avec la Russie, la Chine et la Turquie, et connaissant de près les activités des missionnaires américains au sein de l’Empire ottoman, Williams a avoué que certains consulats américains bâtis au sein même du territoire turc n’avait pas d’autre but que d’initier à la rébellion les citoyens ottomans, en premier lieu les arméniens, et de les soutenir lors de ces insurrections. Selon Williams, ces consulats ont été inaugurés dans des zones n’ayant aucun intérêt commercial et social, et ne pouvant rien amener aux Etats-Unis. Ces consulats étaient gérés directement par des missionnaires orientant leurs activités en fonction de leurs propres intérêts, outre toute fin officielle et utile pour la nation (Weightman, 1906, s. 890-891).

Par ailleurs, les missionnaires américains, en étroite collaboration avec les chargés e diplomatie américaine ont donné une importance particulière aux problèmes arméniens s’intensifiant entre les années 1894-96. Ils ont mené une attitude d’hypocrisie en déclarant ne pas s’entendre avec les révolutionnaires arméniens poussant le peuple arménien à s’insurger, tout en partageant les objectifs arméniens et les soutenant dans cette rébellion. Le Board américain a fait pression sur le Ministère des affaires étrangères des Etats-Unis pour qu’une intervention militaire et diplomatique ait lieu dans l’Empire Ottoman qui était voué à se diviser et à disparaître. Le Board a utilisé tous les moyens à sa disposition pour pouvoir informer la société américaine sur la question arménienne, et a contraint les représentants de journaux américains à publier les lettres provenant des missionnaires. Cette organisation missionnaire a été  conducteur dans la mise en place d’importants meetings à New York, Boston et autres villes, a convié des dirigeants de haute renommée, et plusieurs collectifs religieux ont participé à cette « Croisade » (Reed, 1972, s. 233-235).

Afin d’influencer l’opinion publique américaine et les définisseurs de politique étrangère, les missionnaires ont écris de nombreux livres et ouvrages traitant de la « question arménienne » et du « problème de l’Est ». Une attention particulière est à donner au livre de Frederick Davis Greene, missionnaire et donc sympathisant des arméniens, racontant les évènements de 1894. Dans le but d’augmenter le pouvoir de persuasion et de manipulation, Greene s’est référé pour beaucoup au livre d’Histoire d’Edward Augustus Freeman (historien anglais) nommé « The Turks in Europe », et a proposé une solution à la résolution de la « question arménienne » :

les turcs sont arrivés en tant qu’étrangers et barbares, et ont campé dans le territoire européen. Sans évolution, ils sont toujours restés barbares et étrangers au bout de 500 ans (…) depuis tous les temps, la gestion des turcs s’est limitée à une gestion de peuples esclavagés dans leurs propres terres. C’était donc la gestion de la persécution, de la mécréance et d’une passion sans pitié. Ce n’était pas une gouvernance mais un banditisme organisé. Dorénavant, cette gestion ne peut plus être soignée (…) Comme une calamité est irrécupérable, la seule chose restant à faire et de s’en débarrasser. Il est temps de se débarrasser de cette gouvernance. »

Après avoir donné des références tirées de ces déclarations écrites 17 ans en arrière, Greene oriente la question suivante « n’est-il pas temps de mettre fin à la même gouvernance qui a lieu en Arménie ? » (Greene, 1895, s. 117, 119-120).

Les efforts alloués des organisations missionnaires des Etats-Unis pour les arméniens à travers les publications en leur faveur, les aides financières et de support pour leur meetings, et leurs appels à l’intervention auprès du Gouvernement Américain ont atteint le summum après la Rébellion de Sasun en 1894 (Curti, 1988, s. 119-130). Notamment, en se cachant derrière l’excuse de protéger ses citoyens d’origine missionnaire, le Gouvernement américain a expédié ses deux croiseurs nommés « San Fransisco » et « Marblehead » dans la zone marine turque le 5 avril 1895 (The New York Times, April 6, 1895). Ce soutien a dû être évalué insuffisant aux yeux des missionnaires poussant le fondateur du Collège Robert, Cyrus Hamlin, a écrire une lettre ouverte au sénateur d’Ohio, demandant aux dirigeants des Etats-Unis de protéger et de défendre les intérêts des arméniens et des missionnaires. Ciblant le Sultan Abdulhamit dans son courrier, Hamlin a conseillé  l’expédition de navires de guerre dans la zone marine turque – comme déjà fait auparavant -, et a souligné que ce ne serait pas vu comme une « déclaration de guerre ». Afin de mobiliser le Gouvernement Américain dans la mise en œuvre de ces conseils, il ne s’est pas gêné de déclarer les aprioris suivants :

« Le Sultan Ottoman Abdulhamid, s’est assis sur le trône avec une haine enracinée contre tous les arméniens ne voulant pas changer de religion (…) certains Etats, notamment le nôtre, ont autorisé le Sultan Ottoman a faire ce qu’il veut de faon libre. La volonté du Sultan est de supprimer tous les arméniens n’acceptant pas l’Islam, d’exiler les missionnaires américains hors de ses frontières et de détruire leurs biens »

(Hamlin, 1896, s. 279-281).

Une autre face de l’influence des missionnaires dans la question arménienne est l’attaque des missionnaires par les arméniens révolutionnaires dans un but d’attirer l’intervention des Grandes Puissances (Grabill, 1964, s. 14-15). En donnant l’exemple de la Bulgarie et de la Grèce, les révolutionnaires arméniens ont déclarés qu’une Arménie indépendante ne pouvait se créer qu’avec l’aide des grands Etats, cherchant à pousser les Etats-Unis pour la mise en œuvre d’une intervention politique voire militaire. A cet effet, lors de sa visite du territoire après la Rébellion de Zeytun en 1895, Mark Sykes, fondateur de l’Accord de Sykes-Picot, a attiré l’attention sur le fait que les arméniens révolutionnaires avaient ciblés les missionnaires américains comme suit :

« les révolutionnaires (arméniens) venus de l’extérieur, sont prêts à provoquer un massacre pour pousser les (grands) Etats à les aider. Je dispose de preuves importantes pour croire que ces faibles sont prêts à tuer les missionnaires américains afin de manipuler les Etats-Unis en les faisant croire que les turcs seraient coupables. »

(Sykes, 1988, s. 71, 78).

Parallèlement aux rébellions entre 1894-1896, le nombre de lettres, articles et livres visant à dénigrer les turcs et à exalter les arméniens a augmenté fortement, qui ont joué un rôle important dans la diffusion de l’image du « turc non parlé » et de « l’horrible turc » dans les opinions publiques américaine et européenne  (Hurewitz, 1953, s. 167-168; DeNovo, 1963, s. 104). Conjointement, les dispositions prises pour l’exil des arméniens en 1915, ont allumé la mèche d’une grande campagne d’aide organisée par les missionnaires américains en faveur des arméniens, qui ont su utiliser la pressé écrite des Etats-Unis en espérant une forte participation financière dans le pays, tout en manipulant l’opinion publique et essayant de créer une hostilité turque. Nous pouvons donner l’exemple des articles et informations concernant les décision d’exil, publiés dans le journal de Washington Post entre les années 1915-1916, qui avaient pour sources principales les dires de témoins oculaires et des réfugiés arméniens . les réfugiés arméniens présentés comme témoins ont porté préjudice au Gouvernement ottoman lors de leurs explications des faits, en exagérant les chiffres des morts arméniens afin de pousser la Russie et les autres pays alliés à les aider. Quant aux informations diffusées par les pays alliés concernant les problèmes arméniens, l’Empire Ottoman y est illustré comme « pécheur », et les Etats-Unis sont encouragés à participer à une guerre aux côtés des alliés. Dans lesdits articles, les missionnaires ont été présentés comme sources sûres, laissant penser que les faits seraient transférés en toute objectivité car les missionnaires étaient américains, dénués de tout sentiment nationaliste (Taylor, 2009, s. 65-66).

L’opinion publique américaine a été forgée par les informations aux sources de missionnaires durant les années de Première Guerre Mondiale, plus spécialement lors de la mise en œuvre des Décisions d’Exil de 1915. Les missionnaires ont empoisonné le peuple américain contre les turcs, en soutenant les arméniens dans leur quête d’indépendance à travers des campagnes d’aides organisées par leurs soins, et ont fondé une organisation d’aide en 1915. Ils ont essayé à cet effet de faire vivre la « question arménienne » en Amérique, en attendant avec impatience les jours où le Gouvernement américain interviendrait au « Problème de l’Est ». Cette attitude montre l’importance donnée par les missionnaires à la force de la propagande et la confiance qui lui est attribuée. Au début du XXème siècle, les appréciations quasi révélatrices d’Alexander Powell, fonctionnaire dans les consulats américains en Syrie et en Egypte, et connaissant le territoire islamique depuis vingt ans, soulignent l’utilisation de la propagande d’hostilité turque afin de former des stéréotypes sur les turcs sur un plan général :

« comme terme politique, la propagande a été initiée par nous autres pour l’utiliser comme une arme dans la lutte contre les pays Alliés (…) La nation américaine a été mal informée sur les turcs par la mise en œuvre d’une propagande (…) le fait de déclarer que les turcs massacrent les arméniens, qu’ils ont toujours mal géré leurs citoyens d’origines étrangères, qu’ils n’ont jamais incarné la bonté et qu’ils ne le feront jamais, illustre bien un point de vue superficiel (…) les propagandes politiques effectuées contre les turcs depuis des années ont été utilisées pour excuser les plans politiques et territoriaux des nations européennes. Quant aux turcs, ils ne disposaient pas d’occasion pour y répondre (au bombardement de propagande à leur encontre). Parce qu’ils ne disposaient pas de représentants pouvant les défendre dans l’Europe de l’Ouest et dans les Etats-Unis, mis à part quelques noms éventuels. Par ailleurs, ils n’avaient guère la possibilité d’envoyer des télégraphes à la presse américaine ou de l’Europe de l’Ouest ou d’y figurer (…)

L’opinion publique américaine était contrainte de faire confiance aux écrits des experts ne quittant pas leurs sièges dans l’évaluation du caractère, des objectifs et de l’avenir des turcs. Il est fort probable que les 99% des signataires des articles sur les turcs dans les journaux américains ne se sont jamais rendus en Turquie, et je peux même parier qu’un seul turc ottoman ne figure pas dans leurs sources d’information (…) l’autre raison de cette opinion erronée sur les turcs aux Etats-Unis est l’activité des missionnaires (…) les missionnaires sont devenus depuis un demi-siècle voire plus, notre source d’information principale en ce qui concerne le Proche et Moyen Orient, et ont façonné l’opinion publique américaine concernant les peuples sur place (minorités chrétiennes et surtout arméniennes). Rétorqués par les turcs musulmans, et accueillis à bras ouverts par les arméniens chrétiens, ils se sont appropriés la question arménienne, en défendant les pauvres chrétiens dans les rapports envoyés en Amérique tout en blâmant les turcs (…) a la fin de la Première Guerre Mondiale, les missionnaires et leurs collaborateurs ont fondé une grande organisation d’aide appelée «  Near East Relief », qui est devenu le défendeur des chrétiens de Turquie grâce à la propagation de ses agences en Amérique. Je ne suppose pas que cette organisation a des activités politiques. Cependant je crois bien qu’elle est utilisée comme moyen de propagande de l’hostilité turque (…) un agent représentant la presse américaine et cette organisation d’aide à Istanbul, a avoué à ses amis qu’il ne pouvait envoyer aux Etats-Unis que des articles écris contre les turques, car ils s’agissaient des seules informations attrayantes financièrement »

(Powell, 1925, s. 23-24, 28, 31-37).

Comme su, la fondation d’aide missionnaire mentionnée par Powell, le « Near East Relief » a été créée en 1915 et a changé de nom quatre ans après pour s’appeler dorénavant « American Commitee for Armenian and Syrian Relief ». Afin de gagner les dispositions attendues de la propagande au sein de la population américaine, les missionnaires ont fait appel au Président Wilson pour qu’il s’exprime devant le peuple américain le 22 Octobre 1916. Suite à l’acceptation de la demande, les turcs ont été dénigrés contre l’exaltation des arméniens dans les informations diffusées, présentant la campagne d’aide financière qui avait lieu en Anatolie comme une sorte de « Croisade ». Les Etats-Unis ont gagné les côtés des Alliés pour participer à la guerre en Avril 1917, et ont prévus l ‘indépendance des arméniens sous la force protectrice d’un pays durable dans la déclaration des « Quatorze points » présentés par le Président Wilson le 8 janvier 1918. Lors de la Conférence de Paris, Wilson a accepté au nom de son Gouvernement, et sous condition de validation par le congrès Américain, la prise de mandat en Anatolie de l’Est pour la fondation prévue de l’Arménie. Quant à la validation du mandat par le Congrès américain, il a fait confiance en l’attention particulière – façonnée par les missionnaires- donnée aux arméniens de la part des américains. Ce mandat, élaboré en dehors des objectifs de la Lutte Nationale Turque (1919-1920), a été rejeté par le Congrès américain et a amené la perte de la cause arménienne en Amérique. Cependant, compte tenu de sa promesse donnée à ses alliés (France et Angleterre), le président Wilson a accepté de définir les frontières du projet pour l’agrandissement du territoire arménien créé avec comme centre Erivan, en ajoutant une partie de l’Anatolie de l’Est. A cet effet, lors de la Conférence de Londres, Wilson – avec sa sympathie pour les arméniens – a intégré une zone additionnelle à celle prévue par les alliés concernant les frontières de l’Arménie (DeNova, 1963, s. 103-104, 122-123; Grabill, 1968, s. 49-50; Sachar, 1953, s. 92-93, 160; Allison, 1953, s. 44, 82; Howard, 1974, s. 47; Helmreich, 1996, s 225). Par ailleurs, la lutte nationale turque et les victoires comptabilisées ont abrogés ces plans de frontières.

Pour conclure, il est donc évident que les missionnaires ont joué un rôle important dans l’ossature et la construction du nationalisme arménien à travers leur enseignement et leurs travaux de langues en favorisant une ambiance d’orientation vers une indépendance. En effet, les arméniens ont été facilement provoqués par les arméniens révolutionnaires venus de l’étranger ou pas, et se sont armés à la moindre occasion. En portant la question arménienne au niveau diplomatique, les missionnaires ont réussi par la suite de faire parler de l’affaire à l’échelle mondiale. En dramatisant les pertes arméniennes engendrées par leurs rébellions, les missionnaires ont instrumentalisés les chiffres de morts en les exagérant. Par conséquent, ils ont réussi à garder la question arménienne dans l’actualité européenne, en essayant d’orienter plus spécifiquement l’Angleterre et les Etats-Unis à résoudre « le problème de l’Est », c’est-à-dire à liquider l’Empire Ottoman.

Les activités des agents américains ont joué un rôle important dans le passage de la qualité de « peuple fidèle » des arméniens, au « peuple rebelle et séparatiste » au sein du territoire ottoman. Parallèlement, ces missionnaires qui ont un rôle dans la construction de la base psychologique de rébellion des arméniens, n’ont pas pu assurer la défense de la question arménienne jusqu’au bout dans leur propre pays, à travers les politiques d’affaires étrangères. Lors de la Conférence de Lausanne qui est une des phases les plus importantes dans la problématique de l’Est et la question arménienne et qui a définitivement annuler les demandes de territoires des arméniens, les Etats-Unis n’étaient pas présents de manière officielle ; aussi, les pays alliés ayant poussés les Etats-Unis à se charger du mandat arménien, notamment l’Angleterre, ont mis la question arménienne au second plan en se focalisant sur les sujets de Mossoul et de capitulations. Nous pouvons terminer en disant que les pays de l’Ouest ayant un rôle important dans le développement et l’évolution dans la « question arménienne », ont abandonnés les arméniens qui ne leur étaient plus utile et ne répondaient plus à leurs divers intérêts.

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